Article paru en Roumanie dans Dialogues francophones (Timisoara, Editions de l'Université de l'Ouest) 10-11 (2005): 163-165.

    L'écrivain québécois Gaëtan Brulotte, auteur de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre et d'essais très bien reçus par la critique et le public est unanimement considéré comme un des écrivains importants de sa génération. Ses œuvres, publiées à partir de la fin des années 1970, ont été adaptées pour le cinéma, la télévision, la radio, traduites en diverses langues à travers le monde et récompensées par de nombreux prix en France, au Canada et aux Etats-Unis. Comme essayiste, il s'est imposé par l'originalité de sa démarche, voire par sa vision très cohérente sur l'art en général, sur l'art d'écrire en particulier, de même que par le désir constant d'innover. Aussi a-t-il renouvelé la critique d'art ou bien donné la première étude d'ensemble sur la littérature érotique.
    Son dernier essai, La Chambre des lucidités a été publié dans une collection qui réunit des textes où les auteurs révèlent les secrets de leur métier et de leur propre pratique scripturale, en précisant leur rapport à la littérature, à l'écriture et au lecteur. Gaëtan Brulotte conçoit son livre comme une « défense inconditionnelle de la littérature» à une époque où des voix s'élèvent pour prédire ou déplorer sa mort. Dans les onze chapitres de son essai, il réfléchit sur quelques questions fondamentales concernant le statut de la littérature et de l'écrivain: « Pourquoi la littérature? A quoi bon? Quelle en est la raison d'être aujourd'hui? Qu'est-ce qui justifie qu'un auteur passe encore l'essentiel de sa vie à écrire des livres?» (p. 11) Autant de questions visant l'essence même de la création littéraire et ses chances de survie à une époque charnière où la civilisation traverse un moment crucial, notamment celui de la mondialisation marquée, entre autres, par la préférence accordée à l'informatique au détriment de l'écrit. L'attitude de Gaëtan Brulotte face à ces défis est dépourvue d'ambiguïté. II croit fermement à la survie de la littérature et trouve les meilleurs arguments pour prouver la nécessité de perpétuer une activité qu'il considère être « le propre de l'homme» (p. 20) et « le plus haut instrument de civilisation que nous ayons» (p. 11). C'est que la littérature met en relation les individus et les cultures, fait découvrir des affinités et des préoccupations communes au-delà des différences culturelles, politiques, idéologiques, biologiques. C'est donc par le biais de la littérature que les hommes, conscients de leur précarité dans l'univers, se retrouvent solidaires face aux grandes questions existentielles et aux mauvaises heures de l'Histoire. On pourrait citer en l'occurrence toute une liste de définitions de la littérature, énoncées dans le style à la fois élégant et percutant propre à l'auteur: selon Gaëtan Brulotte, la littérature est «une poignée de mains au-dessus du néant» (p, 12), «une lumière qui palpite sur la fosse commune de l'Histoire» (p. 12-13), «un geste de fraternité dans la mort» (p. 15), «un art du questionnement» (p. 43), une tentative de «surmonter l'éphémérité généralisée, en une réaction de survie à l'impermanence du monde et de la vie» (p. 18), etc. Ou, autrement dit, une forme privilégiée de lucidité. Il y a là une profession de foi humaniste en ce sens que la littérature se voit assigner le rôle de repérer dans le monde d'aujourd'hui les situations censées éclairer l'homme sur la condition humaine, ses potentialités et ses limites. D'autre part, l'auteur refuse de concevoir la littérature comme asservie à une idéologie ou au fanatisme car, à son avis, il doit y avoir aujourd'hui un nouveau type d'engagement de l'écrivain visant à «défendre la liberté partout, en tout temps, combattre la censure sous toutes ses formes et vilipender l'obscurantisme qui nous envahit» (p. 19). Impensable sans la liberté, l'écrivain se définit par sa «fonction d'éclaireur», son «devoir de résistance », son «rôle problématique» au sein de la société. C'est un explorateur de l'inconnu, un être imprévisible, un «indiscipliné», un «insoumis », un «rebelle» qui refuse de se conformer à l'ordre établi. Nous ne pouvons ne pas être d'accord avec l'humaniste Gaëtan Brulotte: la disparition de cette forme de lucidité et de liberté que représente la littérature équivaudrait au retour de la barbarie et à la victoire de l'instinct grégaire conduisant à l'uniformisation voire à la soumission inconditionnée des individus à l'ordre établi et à la tyrannie des idéologies. II faut également remarquer l'originalité de la réflexion de l'auteur sur le «haptisme» défini comme «un nouvel humanisme post-structuraliste caractérisé par un effort renouvelé de compréhension de l'être humain dans sa singularité» (voir le chapitre XI).

    La défense de la littérature entreprise par Gaëtan Brulotte met en discussion les aspects essentiels de la création littéraire, notamment la représentation du réel et du vécu en littérature, le rapport de l'écrivain à la langue, l'emprise et les risques de l'écriture, l'innovation et la subjectivité, l'importance de la lecture et du lecteur. L'auteur conduit son lecteur dans la «chambre des lucidités» afin de lui faire connaître l'aventure de l'écriture et l'intimité de l'écrivain à l'aide de quelques mots clés tels mouvance, différence, transformation, métamorphose, métissage, pluralisme, multiculturalisme. Mais aussi plaisir, séduction et humour. Ancien élève de Roland Barthes, l'auteur conteste le cliché qui oppose la raison et le savoir au plaisir et à la séduction. II parle du «plaisir de l'écriture» et considère celle-ci comme un acte d'amour («si on écrit pour être aimé, il faut aussi avant tout savoir aimer pour écrire », p. 62) et de séduction: «la littérature est avant tout une entreprise de communication, c'est-à-dire de séduction» (p. 140).

    Mais c'est surtout un Gaëtan Brulotte bien vivant qui surgit des pages du livre, un Gaëtan Brulotte qui préfère écrire à la main et a du mal à créer directement sur l'ordinateur, qui aime écrire dans un état de« solitude méditative» et dans sa «structure d'espace», un Gaëtan Brulotte façonné par le livre qu'enfant il avait reçu en cadeau et par les autres livres qu'il a lus depuis ou encore un Gaëtan Brulotte grand amateur de thé, qui n'a pas de «fétichisme vestimentaire particulier », ne consomme pas des excitants et a trois passions, celle du vocabulaire, celle des phrases bien ciselées et celle de la structure («J'aime ouvrager l'architecture d'une œuvre», p. 117). Introduit dans l'intimité de l'auteur et dans son atelier d'écriture, le lecteur se sent vraiment le «semblable» et le «frère» de l'écrivain. D'autant plus que l'auteur fait un très bel éloge de la lecture (voir chapitre VIII) et veut partager avec le lecteur une même pensée «errante et questionnante» et un même plaisir qui est essentiellement « expérience du ravissement».
    Gaëtan Brulotte, dit un de ses exégètes, est« un grand penseur, quelqu'un qui nous déballe un savoir admirable» (Carlos Bergeron). Il le déballe sans nulle ostentation, ajouterions-nous, mais avec chaleur et humour, en alliant l'érudition du savant et le plaisir de l'écrivain, autrement dit en utilisant, pour parler de la littérature - la sienne et celle des autres - un discours à la fois rigoureux et amoureux.


Margareta Gyurcsik